Accueil > Nos positions > L'accès à l'emploi (3)

> La question de la représentation

Quels que soient les efforts sémantiques déployés en 40 ans, "l'infirme" devenant une "personne en situation de handicap", force est de constater que le statut de son corps épuise toujours celui de sa personne, l'un ne se démarquant guère de l'autre. Or, inesthétique et improductif, ce corps est hors des limites de la norme. Il l’est peut-être plus encore aujourd’hui qu’hier dès lors que la société contemporaine sacrifie de plus en plus aux cultes jumeaux du corps parfait et de la rentabilité. Le premier exige la production d’un corps répondant à ces canons toujours plus inaccessibles, le second impose la compétition et l’exploit comme modèle quotidien ! Univers un peu désolant pour les personnes handicapées, d’autant plus désolant qu’à ces deux maux s’ajoute un troisième, la compassion. Tous trois concourent à une mise en marge. Si le corps « anormal » provoque en effet, nous l’avons dit, un réflexe de fuite, les acteurs économiques s’inquiètent de l’imperfection de l’outil de sorte que des craintes d’ailleurs infondées sur sa productivité, contaminent la logique du gestionnaire. L’émotionnel enfin est dans l’air du temps qui induit une course au compassionnel qu’aggrave la dictature médiatique du fait divers. Les effets pervers de cette émotivité sont doubles. En premier lieu on peut se demander si ce zèle compatissant qui imbibe le discours de la société sur le handicap n’est pas la résurgence modernisée et donc surexposée de la posture caritative d’autrefois, certes parfaitement honorable mais qui ne pouvait constituer une politique. Le zèle compassionnel le peut d’autant moins aujourd’hui qu’il est affaire de communication et participe de l’éphémère.

Le second effet pervers interpelle l’engagement des personnes handicapées dans la vie économique et sociale dont le GIHP considère qu’il est tout à la fois un droit et un devoir. Il est constant en effet que l’attitude compassionnelle incite à une certaine démobilisation qui ne peut conduire qu’à une réactivation de l’assistanat perçu comme seule issue possible à une situation désespérée. Plaindre c’est souligner la vulnérabilité, non la capacité d’agir. Le GIHP dénonçait autrefois la part d’exclusion inhérente à l’intervention caritative. Il peut aujourd’hui suspecter le zèle compassionnel d’une semblable dérive...

L’activité professionnelle des personnes handicapées ne serait-elle pas dès lors l'un des meilleurs moyens de lutter contre ces différents maux qui engendrent la mise à l’écart ? Le singulier deviendrait alors familier et sa contribution au travail commun rassurerait le gestionnaire, le rendant moins frileux. La collectivité s’enrichirait de cet apport fécond que constitue la fréquentation du différend. La personne handicapée dont c’est une demande forte, y gagnerait un sentiment de dignité envers soi-même, celui de donner et en contrepartie d’obtenir le prix d’une liberté de destin qui ne doive rien à personne. S’engager c’est aussi se libérer… les finances publiques enfin s'en trouveraient allégées...

Le GIHP ne peut donc qu’approuver les nouvelles dispositions envisagées par le Ministère pour faciliter les démarches de reconnaissance de travailleur handicapé. Il ne peut que saluer aussi son initiative de créer une commission chargée de réfléchir sur l’aptitude à l’emploi des personnes handicapées. Tout au plus peut-il souhaiter que cette réflexion ne reste pas indéfiniment entre les mains des seuls médecins comme c’est le cas aujourd’hui mais qu’elle s’enrichisse de contributions d’autres horizons intellectuels et pourquoi pas d’apports du milieu associatif autre naturellement que celui des malades...

Les personnes handicapées en effet ne sont pas des malades alors que la tentation naturelle est forte pour la médecine de réduire la personne aux dysfonctionnements de son corps, ce qui aboutit toujours d’une certaine manière à lui signifier un pouvoir nécessairement illégitime détenu sur elle...

Certes il n’est pas question ici de nier que beaucoup ne peuvent pas prétendre à l’emploi en raison de la lourdeur ou de la nature de leur handicap. C’est pour eux que s’est créé le mouvement « Ni pauvres, ni soumis » auquel le GIHP a participé et qui tend à achever la loi du 11 février 2005, muette sur le revenu d’existence. Beaucoup de personnes handicapées cependant pourraient prétendre à une activité professionnelle qui n’y ont pas accès. On connaît les chiffres, il n'est pas nécessaire d'y revenir… Notre association ne peut donc qu’appeler de ses vœux l’intensification d’une politique publique déterminée en faveur de l’emploi et de la formation, celle-ci conditionnant souvent celui-là. Seuls les fruits d’une telle politique permettront d’atteindre un jour ce « droit à l’indifférence » auquel elles aspirent en définitive, qui n’est pas absence d’intérêt naturellement mais bien de distinction.

Impossible quête sans doute qui vise à faire de la personne handicapée un homme ou une femme « comme les autres », à vider la charge symbolique qu’il incarne, à réparer l’irréparable.

Un philosophe contemporain, Marcel GAUCHET écrivait cependant « L’Humanité n’avance qu’en se vouant à des problèmes qu’elle est incapable de résoudre ». Au GIHP nous partageons cette conviction.