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> Le passage à l'acte

Les difficultés auxquelles se heurtent les jeunes travailleurs diplômés handicapés ne disparaissent évidemment pas avec la seule obtention d'une formation performante. "Le diable est dans les détails" a-t-on coutume de dire et tel est bien le cas en l'espèce. Ces "détails", ces obstacles sont d'ailleurs singulièrement embarrassants au point de compromettre parfois toute réelle possibilité d'intégration. Au demeurant, ils ne sont pas propres aux personnes handicapées diplômées mais bien communs à tous les travailleurs en situation de handicap moteur. Ils s'ordonnent grosso modo en deux catégories, celle de l'accès et celle de l'acceptation.

C'est une vérité d'évidence de dire que le cadre bâti du lieu de travail n'est pas nécessairement accessible. Les bâtiments et les locaux d'entreprise n'ont dans leur grande majorité pas été conçus pour permettre une circulation normale des fauteuils roulants. Des marches d'escaliers à l'entrée de l'immeuble ou à l'intérieur des étages, une porte trop étroite, des toilettes hors de portée peuvent ruiner toute perspective d'embauche. Nous l'avons dit, le diable est bien dans les détails… Les entreprises, nous le savons, peuvent obtenir des aides de l'AGEFIPH du moins dans le secteur privé. Cela prend cependant du temps, de la bonne volonté, n'est pas indolore pour l'entreprise et du reste pas toujours réalisable sinon réaliste. A ce jour surtout il n'existe encore pour l'entreprise aucune obligation réglementaire de rendre ses locaux de travail accessibles. Le projet de décret soumis au printemps 2007 à l'appréciation du CNCPH n'est toujours pas paru. Tout repose donc aujourd'hui sur un bon vouloir qui par nature même est incertain...

Des remarques du même ordre peuvent être formulées concernant l'accès ou l'adaptation du poste de travail lui-même. Si des aménagements techniques plus ou moins légers sont d'ordinaire obtenus assez facilement pour tous ceux qui sont amenés à exercer une activité professionnelle sédentaire dans des bureaux, le défi est bien plus grand pour les aménagements d'ateliers industriels ou de laboratoires scientifiques. Et que dire lorsque l'activité professionnelle suppose la déambulation dans des chantiers extérieurs… Il s'agit-là bien sûr d'un cas limite mais la réalité déborde d'imagination et exige d'en faire preuve en retour !

Un autre obstacle qui peut être considérable pour les jeunes travailleurs handicapés réside dans l'acte de se transporter. Etre handicapé moteur c'est d'abord être privé de la faculté d'aller et venir. Pour palier cette défaillance il faut pouvoir accéder à des moyens adaptés, individuels ou collectifs. Grâce aux progrès considérables des techniques de conduite de véhicules, un plus grand nombre qu'autrefois peut prétendre à piloter soi-même son automobile, mais l'aménagement est d'autant plus onéreux que le handicap est lourd. Aujourd'hui il est possible d'obtenir le financement de cette adaptation grâce à l'AGEFIPH ou au FIPHFP et au titre des aides techniques via la prestation de compensation. Il ne peut rentrer dans le cadre de ce bref article de discuter des modalités d'octroi de ces aides parfois insuffisantes ou trop longues à obtenir. Notons seulement qu'elles ont vocation à ne prendre en charge que le coût de l'équipement du véhicule, non le véhicule lui-même, ce qui peut se comprendre. Cependant, les adaptations les plus sophistiquées, celles destinées aux conducteurs plus dépendants, ne peuvent être mises en place que sur un nombre très restreint de type d'automobile, d'ordinaire des monospaces, dont le prix d'achat est élevé et… dissuasif !

Reste le recours d'utiliser les transports publics. Nul n'ignore toutefois qu'ils sont loin d'être partout accessibles, qu'il existe des disparités importantes d'une ville à l'autre et qu'à l'intérieur d'une même ville la desserte est inégale. Il va falloir attendre longtemps l'application des nouvelles dispositions. Au surplus, pour différents motifs, l'utilisation d'un service de transports adaptés de porte à porte peut s'avérer (c'est fréquent) indispensable. Encore faut-il qu'il existe, ce qui n'est pas assuré. Encore faut-il relever qu'il connaît lui-même des limites inhérentes à sa nature même et à son financement. En effet, une programmation stricte des transports quotidiens s'impose qui exige une anticipation parfois sur plusieurs jours et évacue toute souplesse. Il est vrai que l'existence d'une personne handicapée se déroule dans un désert de spontanéité...

Mais recourir à lui peut aussi s'avérer tout bonnement impossible pour des motifs économiques. Hors des périmètres d'intervention des délégations de service public, c'est-à-dire hors des limites territoriales de la ville autorité organisatrice, le transport n'est plus "subventionné". Le prix de la course pèse alors en totalité sur le voyageur, ce qui s'avère très vite intolérable. Pour l'heure et dans l'attente d'une hypothétique solution issue de la solidarité collective, la conséquence inéluctable en est la limitation stricte de la zone géographique de recherche d'emploi et le rejet de toute offre d'embauche située au-delà de cette zone, ne serait-ce que de quelques kilomètres, ce que nous avons déjà vu à plusieurs reprises. Toujours le diable et les détails !

La réalité de ces obstacles matériels à l'intégration professionnelle ne doit pas faire oublier ceux tout aussi réels mais plus subtils qui subsistent dans les consciences.
Soyons clairs. Il existe à l'égard des personnes handicapées une posture psychologique qui emprunte à bien des égards aux mécanismes à l'origine du racisme, la compassion convenue en plus. La personne handicapée est d'abord un étranger, un être dont on peut dire qu'il est inquiétant car tout à la fois si différent et si semblable. Il est profondément "dérangeant" dans la mesure où l'expérience de l'altérité qu’impose sa présence éveille d’une certaine manière chez le valide ce que le sociologue Roy Compte appelle « l’insupportable, le caché, l’ignoré, le refoulé » heurtant son « fantasme d’une unité intérieure ». D‘où ce refus de l’autre qui n’est qu’un réflexe protecteur « face à la régression, l’altération, la déchirure de l’image de soi » que provoque la personne handicapée [1].

Ce mécanisme primitif « cet effroi archaïque » présent à tous les niveaux relationnels est évidemment à l’œuvre dans le milieu du travail et d’autant plus vigoureux que le handicap est lourd. Il demeure à n’en pas douter la cause première dans tous les sens du terme, des difficultés rencontrées par les politiques d’insertion professionnelle, les motifs exprimés à l’appui d’un refus d’embauche n’étant alors que des prétextes décents. L’emploi de jeunes lourdement handicapés même diplômés reste donc très délicat et l’expérience montre qu’ils accèdent très peu aux postes où la relation avec le public est forte (accueil au sens large, secteurs commerciaux, marketing, management …). Le discours est toujours un peu le même : « Il faudrait que le handicap ne se voit pas, c’est un poste où la relation au public est prédominante, vous savez … et puis il y a des déplacements fréquents (en fait fort peu) et puis tous les locaux ne sont pas simples d’accès … alors les fauteuils, vous comprenez... ». Il va de soi que cette peur instinctive du handicap n’est pas le propre de l’employeur. Elle est très largement partagée par les membres du personnel qui doivent pratiquer « l’altérité » au quotidien et s’inquiètent de savoir comment il convient de procéder. De la réponse à ces inquiétudes dépend souvent la réussite de l’intégration dans l’emploi. A cet égard il convient de souligner l’utilité d’un recours au tutorat interne ou externe, d’ailleurs subventionné par l’AGEFIPH, et qui peut faciliter les choses … Dédramatiser est aussi une mission souvent accomplie par le "service projet professionnel"...

Ira-t-on jusqu’à dire qu’une forme de discrimination plus ou moins larvée ne serait pas absente même de certaines « missions handicap » crées par de grandes entreprises ? En tous cas elles sont loin d’afficher les mêmes résultats. Certaines s’investissent courageusement et avec efficacité. D’autres, simples vitrines privilégient les dépenses ostensibles de communication au détriment d’un engagement réel. D’autres enfin d’une remarquable inertie n’existent semble-t-il qu’à l’état virtuel. Beaucoup, se montrent frileuses et de manière plus ou moins verbalisée expriment le souhait de n’accueillir que les personnes handicapées « qui ne le soient tout de même pas trop ». Aujourd’hui ces « missions handicap » se multiplient. L’avenir rendra compte de leur efficacité...

Quoi qu’il en soit on ne saurait avoir la naïveté de croire que les personnes handicapées ne soient pas l’objet d’une discrimination au travail plus ou moins sournoise, puisant ses racines dans ce "malaise" évoqué plus haut. C’est même ce "malaise" qui constitue la réserve énergétique de toutes les résistances à leur intégration, y compris professionnelle. Il y aurait beaucoup à dire sur ces divers points qui excèdent les limites modestes de ce petit article. Disons pour faire bref que seul un travail de culture parviendra avec le temps à atténuer cet "état de nature".

Suite : La question de la représentation

[1] Roy Compte : "De l'acceptation à la reconnaissance de la personne handicapée en France : un long et difficile parcours d'intégration" EMPAN 2008/2 n° 70 p. 115-122